Poisson d’avril

20. 04. 2010 à 00:03

Trois jours avant le premier avril, il n’a pas pu s’empêcher de mourir. Pourtant, il le savait que je ne mangeais pas de poisson. Et radin comme il est, il s’est empressé de disparaître un mois avant mon anniversaire, une belle occasion de se défaire de l’obligation du cadeau. Un devoir, disons le, ce n’est pas un secret, dont il ne s’est pas acquitté depuis de nombreuses années. C’est avec l’émotion naïve de la nostalgie enfantine que je me souviens du vaisseau spatial playmobil qu’il m’a envoyé par les airs, il y a maintenant près de vingt cinq ans. Comme le temps passe. Il est bien possible que cet objet soit le dernier présent qu’il m’ait fait.

 

Cet homme dont je ne sais encore rien ou si peu. Cet homme qui a passé sa vie à vivre à toute vitesse et à mourir plusieurs fois. Des femmes, il en a eu par dizaines, souvent en simultané, son agenda devait avoir l’allure de celui d’un ministre. Il a commencé à fumer à dix ans, et a abandonné la clope une quarantaine d’années plus tard, suite à un infarctus qui a failli lui coûter la vie. Et quand je dis fumer, c’était trois paquets de gitanes par jour, comment voulez-vous qu’il s’en sorte ? D’ailleurs, je me souviendrai toujours de sa réponse quand je lui ai demandé pourquoi il fumait. « C’est une manière de se consumer à petit feu ». Une phrase qui a fait bondir mon psy de l’époque. Mais chacun sait que le psy est un animal bondissant.

 

Cela n’était pas suffisant, cet étrange énergumène a rapidement décidé de plonger dans l’alcool – et comme il n’aimait pas ce qui est lent, il a opté immédiatement pour l’alcoolisme – à vingt ans, ne reposant la bouteille qu’à la découverte de son cancer, quelque six mois avant sa mort. Bon courage à tous nos amis insectes qui se nourrissent actuellement de ce cadavre imprégné de plus de cinquante ans de whisky quotidien.

 

Cet homme voulait tout faire tout de suite. Issu d’une famille pauvre, il s’est pris en charge très jeune. Quand je dis jeune c’est avant même d’avoir eu 10 ans. Quand est venu l’âge adulte, ou presque, il part vivre l’aventure en Europe avec un pote, en autostop, visitant les capitales et surtout les belles Européennes. A son retour, il tente des études de droit en France, lui qui n’avait jamais suivi aucune école. Il se plante, mais rencontre sa première femme. Onze ans de vie commune. Il la ramène vite au Maroc, sa patrie d’origine, c’est presque une belle histoire d’amour. Si l’on oublie les tromperies et ses sautes d’humeur, son caractère autoritaire et ses certitudes inébranlables de méditerranéen pure souche.

 

Il mène une existence de plus en plus aisée, ses connaissances apprises sur le tard et son culot sans limite font de lui un entrepreneur plutôt efficace. Il lance une compagnie d’assurances et monte diverses boites en rapport avec le bâtiment. C’est l’âge d’or; l’argent coule à flots. Et on peut lui reprocher beaucoup de choses à cet homme, mais cet argent il l’a partagé sans broncher avec une bonne partie de sa grande famille. De sa mère dont il a payé l’appartement et le chauffeur jusqu’à sa mort. De l’argent, il en a prêté à ses sept frères et soeurs quand ils en avaient besoin. Il a même payé une sorte de pension alimentaire à la première mère officielle de son premier enfant officiel, alors qu’il n’y a aucune obligation de la sorte au Maroc.

 

Le plus étonnant à mes yeux chez ce petit homme, c’est l’énergie absolue qu’il a toujours dépensé à devenir quelqu’un. Loin d’être un parvenu, il était de ceux qui veulent réussir. Il ne laisse pas un problème sans solution, ce n’est pas la politique de la maison. Et il est véritablement devenu quelqu’un, avalant à grosses gorgées des marmites pleines de culture, il a dévoré les littératures occidentales, devenant lui même un fin lettré. C’est une énigme pour laquelle je n’aurais certainement jamais aucune clé : comment ce petit gamin des rues, maigre et sale, est devenu un personnage responsable et puissant. L’énergie qu’il a dépensé est celle d’un surhomme, et malheureusement pour lui le prix à payer a été particulièrement onéreux.

 

Comme vous l’aurez peut être compris, en plus de sa dépendance à l’alcool et à la clope, son penchant pour le sexe féminin ne connaissait pas vraiment de limite. Pour commencer, il s’est marié la modique somme de six fois. Chaque épouse, je n’en doute pas, a été trompé à plusieurs reprises. Des preuves existent dans les personnes d’au moins deux filles conçues hors mariage, dont on ne sait même pas si elles ont été reconnues. La loi marocaine, l’Islam dans toute sa splendeur, autorise le mari à répudier sans motif son épouse, et il ne s’en est pas privé ce playboy aux poches remplies.

 

Mais tous les plus beaux rêves ont une fin. Son associé s’est tué dans un accident de voiture, il a revendu ses entreprises, il a décidé que le mariage, il en était revenu, et que ça suffisait maintenant. Il a recentré son attention sur ses copines, coups d’un soir ou plus long. Ce qui entraine des situations cocasses dont celle-ci que j’aime à rapporter. Un jour l’une d’entre elles appelle, et laisse comme message un simple « tu diras que sa copine a appelé ». Va dire ça au Casanova de Casablanca ! J’ai été à moitié incendié parce que je n’ai pas pensé à demander son identité, innocent que j’étais.

 

Les années ont passé, l’argent s’est fait plus rare, les premiers problèmes de santé ont commencé à se manifester, il s’est davantage réfugié dans l’alcool. On ne peut pas dire qu’il n’ait jamais eu un rapport très cordial avec ses enfants, à chaque répudiation les enfants sont restés avec leur mère pour le grand confort de leur père. Durant ces années de déchéance, de la distance a encore été posée entre lui et ses deux enfants officiels. Un garçon et une fille. Un éloignement qu’il a certainement beaucoup regretté. Mais qu’il a, je l’espère pour lui, pu réparer en partie dans ses derniers instants, car sa fille s’est occupée de lui jusqu’à la fin, malgré le caractère abominable de son père.

 

Cet homme dont je ne connais pas grand chose, qui pourtant m’appelait quasiment tous les dimanches depuis près de 30 ans, cet homme qui mangeait du porc, buvait de l’alcool jusqu’à l’ivresse deux fois par jour, cet homme qui aimait dessiner et peindre des femmes nues, créatures d’Allah, ce marocain qui n’a jamais respecté le Coran dans un pays où la religion est une affaire d’état, cet individu qui n’aurait jamais du être le modèle de personne, cet homme pour qui la relation d’un père à son fils se résume à transmettre les notions de courage, de volonté et d’honneur, ce père était le mien. Voilà un bon départ dans une vie. Il est mort à 65 ans, aigri et isolé de tous. Voilà plus de dix ans que je ne l’avais pas vu. Seules ma soeur et sa soeur auront été présentes jusqu’à son dernier souffle, patientes et courageuses, je leur offre mon amour éternel pour cela.

 

Cet homme, a-t-il jamais su dire : « je t’aime » ?

La naissance est un vilain défaut

07. 04. 2010 à 15:11

La nature est la pire usine spéciste. C’est à la chaîne qu’elle éteint des espèces, place tout en haut les prédateurs, les autres ne servant qu’à les nourrir. L’homme n’a rien inventé, la discrimination existait bien avant lui. Pis, elle bâtit des frontières infranchissables entre les espèces. Et moi, si je voulais mettre au monde un chien ? Et je passe sur cette aberration sexiste qui empêche la moitié des individus à accéder aux joies de la procréation !

 

Et c’est à cette grande cruelle que l’on désire se conformer ? « Avoir des enfants, c’est normal, c’est naturel ». Un jour, il faudra m’expliquer ce qu’on cache derrière le vocable naturel, ca m’a toujours dépassé. Tout ce qui existe n’est-il pas naturel ? Dans ce cas le meurtre et l’inceste sont aussi des faits naturels, non ? Et pourtant il reste toujours une masse grouillante qui veut faire comme papa maman : fabriquer un bébé.

 

Comment on fait les bébés ?

 

Je ne suis pas expert en la matière, il y a des bouquins pour cela, je vous invite à les consulter.

 

Pourquoi on fait des bébés ?

 

Pour de mauvaises raisons, n’en démordons pas. Je vous épargne la sempiternelle question de la surpopulation humaine dont tout le monde s’inquiète et à laquelle chacun reporte la responsabilité sur le voisin. Passons…

 

Toute notre vie, on nous bassine des avantages de notre conscience supérieure d’être humain. On sait qu’on va mourir ! Paraît que ca nous rend plus forts que tous les animaux réunis ; moi ca me fait juste flipper. Pourquoi mettre au monde, dans des conditions aussi insalubres, de nouveaux êtres vivants ? Par compassion pour les vers qui finiront par s’en nourrir ? Et comment reprocher à ces futurs cadavres une légitime rancœur – fonds de commerce des psy-machins – envers des parents qui les ont jeté dans une existence bourrée de souffrances et d’injustices ? Si un scientifique éleve des souris pour les enfermer dans une cage qu’il inonde petit à petit, on trouve cela affreux, pourtant on continue à engendrer à tout va.

 

Et il est encore loin le temps où on aura la politesse de demander au charmant bambin s’il désire exister, au lieu de quoi on l’enferme dans le noir pendant neuf mois avant de l’arracher violemment de la tanière où il avait ses habitudes pour le balancer dans une lumière aveuglante et dans un vacarme assourdissant. Ca vous étonne qu’un bébé commence sa vie en pleurant ?

Le militantisme est ingrat

12. 11. 2009 à 21:51

Le terrain militant est un marécages de larmes.

 

Il y a ceux qui pleurent la souffrance des animaux, mais il y a surtout ceux qui répandent des torrents de larmes sur leur propre condition.

 

Ceux qui pleurent les amis qui ne les comprennent plus depuis qu’ils ont choisi le végétarisme, ceux qui se plaignent des moqueries de leur famille, ceux qui ont le coeur gros des remarques entendues sur un stand, dans la rue, sur un site internet.

 

Non le monde n’est pas contre nous, le monde, ceux qu’on appelle par facilité « les gens », s’en fout royalement de ce qu’on bouffe et du sens que l’on donne à notre existence. S’ils nous moquent, ce n’est pas pour nous faire mal, c’est pour se donner une contenance, un sens à leurs choix ou non choix. Nous ne sommes que du décor à leurs yeux, et c’est très bien ainsi, pourquoi changer ? La vie de Maurice n’est pas la mienne et je ne vois aucune raison d’intervenir dans l’existence de Germaine.

 

S’il y a un problème, et un seul, ce n’est pas entre Maurice et moi. C’est dans cette même indifférence qu’il répand allégrement dans le sort des animaux qui sont torturés pour remplir sa panse. Là, oui, il y a un problème. Pas le mien ! Non ! Celui des animaux. Nous on vit, nous on construit notre existence, eux ils n’ont pas le choix : on les fabrique, on les élève et on les détruit.

 

Maurice est accidentellement né en humain, moi aussi, on n’y peut pas grand chose, c’est un fait, pourtant nous sommes de la même race et nous pouvons communiquer. Et disons le clairement, on n’a rien inventé de mieux pour diffuser nos connaissances et nos sentiments que la communication. Alors profitons en.

 

Tous les jours, nous cherchons à transmettre des messages, à convaincre ceux que nous rencontrons du bien fondé de nos idées. Et je ne parle pas de végétarisme ici, mais plus bêtement du sens de notre existence. Nous passons notre temps à semer des graines, vite envolées souvent, dans le cerveau fertile de nos interlocuteurs.

 

Militer, ce grand mot à la con que certains arborent fièrement et que les autres abhorrent piteusement, militer donc ce n’est rien d’autre qu’un amoncellement de cerveaux orientés par un même courant de paix vers le même point, une sorte de totem merdeux fourré d’orgueil et du besoin d’avilir. Parce que oui quand la merde est assez dense, le pied peut tenir dessus, et on peut ériger de véritables montagnes.

 

Je ne suis pas militant, je fais mon devoir. J’irai même jusqu’à dire que la fierté et le plaisir devraient être remisés au seuil, nous sommes des avocats, nous oeuvrons pour la justice de tous et non pour défendre des intérêts particuliers.

 

Toi qui penses trouver l’amour, des amis ou la résolution de tes névroses dans l’engagement militant, continue ton chemin, tu n’es pas à ta place. Ou plus sainement encore, remets toi en question.

 

Je rappelle encore une fois l’objectif : briser les chaines une bonne fois de ces milliards d’animaux assassinés en vain chaque année.

 

Je rappelle qu’une activité qui engendre la souffrance et la mort d’autres êtres sensibles, quand ce n’est pas une nécessité de survie pour celui qui la pratique est un crime.

 

Nous sommes donc en face d’une aberration sociale, un appel au meurtre accepté, généralisé et régi du plus haut au plus de la société humaine.

 

Chaque humain qui atteint un niveau basique de conscience de soi – cette abstraction indéfinissable et pourtant une nécessité pour l’essor des grandes civilisations – comprend l’importance de sa propre vie, comprend qu’il n’est rien mais que sans lui la société n’est pas. C’est à nous, pitoyables missionnaires, d’expliquer avec des mots clairs à nos contemporains, qui ne sont pas plus stupides que nous, ce qu’ils ont à gagner à élargir cette notion de société, du respect de chaque individu, à tous les êtres sensibles, et plus largement encore à tout ce qui est. Car nous vivrons mieux chacun d’entre nous quand chacun d’entre eux vivra mieux, parce que c’est à nous d’enseigner que notre « nous » actuel est trop étroit, catonné qu’il l’est dans la simple race humaine, dans notre pays, dans notre ville, dans notre communauté, dans notre famille. « Nous » doit devenir le monde. Une vraie pensée englobante et généralisée. Celui qui tue une part de ce que je suis se tue lui même, c’est la seule et vraie règle qui pourra propulser notre monde vers le respect de tous et vers un progrès, enfin, moral.

 

Et pour l’instant, il n’y a pas de question à se poser. Si le monde est injuste, le monde c’est nous, c’est nous qui le changerons en nous changeant nous même, c’est simplement notre devoir, pourquoi continuer les lamentations ? L’avenir est dans nos mains et dans notre voix. On est si seuls et tellement nombreux.