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Tout m’afflige et me nuit, et conspire à me distraire

Chacune de mes tentatives de rédiger un nouveau billet est avorté. Parfois parce que mes idées se chevauchent, s’emmêlent et s’annulent ; très souvent parce que mon attention est rapidement attirée ailleurs.

De la difficulté de se concentrer

Vous avez remarqué comme nos sens sont soumis à une pression permanente ? J’ignore si derrière mon ordinateur, je suis davantage tenté que la majorité de mes semblables, mais je passe mon temps à sauter de sites en sites, d’activités en activités, sans réussir à me concentrer plus de quelques minutes.

Ah les signets, quelle détestable invention. On lance son navigateur internet et c’est parti : peut-être une actualité digne d’intérêt m’autorisera à nouveau une petite pointe de rancœur envers le monde actuel ? Des commentaires m’autoriseront peut-être à invectiver, bien assis dans mon siège, l’étroitesse d’esprit de mes contemporains ? Peut-être même aurais-je la chance de pouvoir m’outrer de la déliquescence orthographique qui pique chaque jour un peu plus les nerfs optiques ? Ah mais on peut vraiment élargir son...? Euh, où en étais-je déjà ? Quelle est donc cette étrange page web ? Le site sur lequel j’étais en train de bosser... bon sang mais c’est bien sûr !

Et je surfe, entre deux lignes codes, musique baroque en fond sonore, me levant régulièrement pour chercher un café, faire un peu de ménage, sortir un chien, sortir un autre chien, me poser cinq minutes devant un livre, échanger un lien ou quelques mots avec un de mes amis d’infortune avant de retourner sur une troisième et quatrième ligne de code et... corriger les précédentes.

Suis-je donc le reflet de mon époque ?

Et pourtant je pensais connaître mes limites. Je suis loin d’ignorer ma forte propension à l’immersion. Mettez-moi devant un écran de téléviseur : j’y resterai collé, l’œil rougi, la bave aux lèvres, les cheveux en bataille et la vessie prête à exploser, tant qu’une main salvatrice n’aura pressé le bouton d’arrêt. C’est pourquoi, depuis plus de dix ans, je me suis interdit plusieurs de ces outils qui font perdre tant de temps et d’esprit critique à mes concitoyens. La télévision en fait partie, avec son flux ininterrompu d’images, de sons et de publicités. Une communication qui jamais ne s’arrête, qui s’auto-suffit, qui s’auto-répond, qui existe parce qu’elle est. Pas parce qu’elle répond à un besoin, non, elle crée le besoin et remplit ce besoin. Comme la cigarette, comme l’alcool. Je refuse de la même manière la radio et je me suis interdit jusqu’à cette année l’obtention d’un téléphone portable. Pour des raisons professionnelles et associatives, et surtout grâce à l’arrivée d’une offre complètement gratuite pour moi, j’ai osé, plus de dix ans après la plupart d’entre vous, l’aventure exaltante de la communication nomade et l’échange de textos. Ne suis-je donc pas foufou ? Finalement ce petit condensé de technologie, je ne l’utilise quasiment jamais, je ne pense que très rarement à l’embarquer dans mes balades et il arrive souvent que je le laisse déchargé pendant des jours.

Donc, non, à première vue, il ne me paraît pas évident que je sois le fruit de l’air du temps. D’autant que je me pense suffisamment conscient de mes limites pour chercher constamment le pragmatisme. M’interrogeant à tout instant sur mes besoins réels et sur mes moyens et possibilités. C’est pour cette raison que je n’ai jamais trouvé de raison valable de payer un abonnement portable, d’une part je ne me déplace pas si souvent, d’autre part je n’éprouve pas le puissant désir d’être joignable quand je fais mes courses. Je n’ai toujours pas ressenti non plus la nécessité de passer le permis de conduire, puisque je vis dans une grande ville où tout est accessible à pieds.

Et pourtant, je suis happé par la même spirale qu’une grande majorité d’êtres humains actuels. La nécessité de communiquer et d’être informé à tous prix. Je consulte régulièrement ma page Facebook, je lis quotidiennement l’actualité de divers sites d’information, j’échange banalités et débats avec mes contacts. Mais surtout, et c’est là le gros problème, tout se mélange dans un maelström informe, sans hiérarchie et sans repos.

Une journée de vie dans le monde d’aujourd’hui aurait épuisé pour une semaine un ouvrier du XIXe siècle. Pas que nous ayons d’activités aussi physiques qu’alors, non, c’est ce rythme effréné de digression permanente qui nous expose chaque jour à la fatigue nerveuse.

Se concentrer une heure sur la même activité semble être devenu une quête impossible pour la plupart d’entre nous, nous vivons l’ère du divertissement et du fractionnement de notre temps en entrelacs monstrueux.

Comme si la technique publicitaire régnait sans partage sur nos cerveaux modernes. Il faut faire court et rapidement passer à autre chose, surtout ne jamais creuser, surtout ne jamais exercer son sens critique. Pas le temps, la file de choses à voir, à entendre, à tester est tellement longue et sans fin. Un morceau de musique doit durer trois minutes, un reportage télévisé deux minutes, un film diffusé en intégralité sans coupure publicitaire vous n’y pensez pas, un SMS doit contenir quelques dizaines de lettres, … Comment s’étonner que Tweeter ait tellement le vent en poupe, lui qui n’autorise pas de messages de plus de 140 caractères.

La quantité avant la qualité, quoi de mieux pour nous anesthésier ? Toujours ce flux continu d’information auquel nous avons été accoutumés à notre insu et qu’aujourd’hui nous réclamons à corps et à cris, nous sommes devenus des junkies de l’information.

Il nous paraît insurmontable aujourd’hui de créer pour quelques heures le cadre nécessaire pour lire un bouquin ou pour aller au bout d’un travail, pour y rentrer à fond, loin des sirènes d’internet, du téléphone ou de la télévision, sans être interrompu. Pourtant, nous le savons tous, moins notre activité est fragmentée, plus vite nous parviendrons au bout de ce que nous avons à faire, pour un résultat bien meilleur.

Le divertissement finalement n’est qu’un mot poli pour désigner la diversion, la digression. La tentation à la déconcentration.

Pendant l’écriture de ce billet, j’ai vérifié une dizaine de fois ma page Facebook, j’ai échangé avec au moins trois personnes différentes, j’ai lu une demi-douzaine d’articles de journaux en ligne, dont j’ai certainement déjà oublié le contenu, j’ai répondu à plusieurs emails, j’ai mangé, nettoyé la litière de mes chats et sorti mes chiens.


© troOn, créateur internet à Lille - 2012